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Non merci, je n'en prendrai plus !

"Il faut que je vous dise quelque chose". D'un seul coup, mon sang afflue au visage tandis que je découvre sur le cliché le quelque chose : un rond parfait dans la partie inférieure du sein gauche. Je ne cesse de me répéter "mais qu'est ce que ça fait là ?" pendant que le radiologue m'explique que je sors maintenant du domaine de la prévention. Grosse agitation : j'estime que le rapport nodule/cancer est à 50/50. S'il s'agit d'un simple nodule, inutile de crier au feu à l'avance. Si cela s'avère cancéreux, je fais totalement confiance à mon généraliste et.... on verra bien. Je pense également que c'est à moi de prononcer la première le mot "cancer" pour que mon médecin sache que je fais face. Mon docteur ne connaît pas sa fatigue ; deux soirs, il m'appellera tardivement après ses consultations pour s'assurer d'une part du rendez vous avec le labo pour le prélèvement et, par la suite, du rendez vous avec le chirurgien. Prévenue par le labo un vendredi soir de contacter mon médecin, j'attends tranquillement le lundi pour téléphoner et j'entends : "j'ai préféré vous laisser passer un week-end calme". Aie ! c'est donc cancéreux.

Pendant la quinzaine qui me sépare du rendez vous avec le chirurgien, je vis ou plutôt je flotte entre deux eaux. Mes occupations de récente retraitée remplissent bien mes journées cependant, je me sens un peu autre part, le tout sans affolement. Je préviens tout de même une de mes filles pour qui la nouvelle est bien lourde à supporter, seule. Elle appelle au secours soeurs, tante, oncle, cousines, etc..... Tout ce que je demande ? Surtout ne changez rien à votre façon de vivre, à vos projets, que la vie se déroule normalement, sereinement. Je prends le temps de réfléchir à la mort. C'est assez vite réglé. Mes enfants sont des adultes, le plus gros de ma vie est derrière moi, tout ne va pas s'arrêter d'un seul coup au bloc opératoire, ce qui ne serait pas sympa ni pour le médecin anesthésiste ni pour le chirurgien. Quant à savoir comment ce cancer évoluera et les conséquences, chaque chose en son temps.

A propos du chirurgien, dans son salon d'attente, je trouve bien jeune cet homme qui reçoit successivement les patientes. Ce doit être son assistant, je vais trouver une vieille barbe derrière un bureau. En fait de vieille barbe, pas du tout ! Le temps de me recycler cette fois ci, je ne prononcerai pas la première le mot "cancer". Je découvre appliqués à ma personne les mots tumorectomie*, ganglion sentinelle** etc... toujours clairement expliqués avec croquis à l'appui. "Le" chirurgien se transforme en "mon" chirurgien. J'écoute attentivement. Une fois rentrée chez moi, je ne retiens que l'éventualité d'une seconde opération suspendue à l'analyse du ganglion sentinelle. Grosse révolte ! Je veux bien donner une fois à la médecine, mais pas deux. Parfaitement ignare en cancérologie et chirurgie, j'y vais de ma bafouille. Pour un peu, je conseillerais au chirurgien ce qu'il faut faire (je ne trouverai sa réponse, accusant réception de mes idées, qu'au retour de la clinique). A l'arrivée au bloc, j'avais bien noté son côté mordant, sans comprendre. Mais là, je devais prendre mon courage à deux mains pour lui expliquer que j'avais encore changé d'avis et que je suivais ses conseils.

Une dizaine de jours plus tard, à la consultation post opératoire, j'entends : "il y a deux bonnes nouvelles ; le ganglion sentinelle est intact et il s'agit d'un cancer hormono-dépendant. Mais, le microcalcifications sont étendues. Maintenant, la troisième nouvelle.... il faut envisager une mastectomie. Après une dernière douche avant cette mastectomie, les deux mains sur les hanches, je me regarde dans la glace : "ma fille, la nature ne t'a pas gâtée côté poitrine mais dis toi bien que tu ne te verras jamais plus comme cela". Les adieux s'arrêteront là.

Pendant le trajet jusqu'au bloc, j'imagine comme lorsque j'étais petite fille que le plancher est en haut et le plafond en bas, ce qui rend folklorique le passage des portes. Arrivée à 8 h pile au bloc où m'attendent sourire et bonjour de mon médecin anesthésiste et de mon chirurgien, nous échangeons quelques mots et.... je me réveille dans mon lit. Il y a des potions magiques extraordinaires ! A la clinique, on est dorloté, chouchouté. Le frère, appelé au secours pour débloquer la serrure du petit coffre dans lequel on entasse ses trésors me dit gentiment : "la prochaine fois, vous demanderez frère Arsène Lupin". Je suis un peu réticente pour recevoir la visite d'une bénévole d'une association, je redoute le genre dame-patronesse. Depuis, la dame-patronesse est devenue une amie et grâce à elle j'ai découvert le bénévolat avec l'association "Vivre comme Avant".

Deux jours après la mastectomie, je pleure lamentablement entre les bras de ma fille qui vient m'embrasser chaque jours. J'ai honte d'ajouter mes pleurs à l'inquiétude qu'elle éprouve pour moi. Au fait, pourquoi pleurer ? à priori, ma nouvelle image, mon sein en moins, je les accepte et si ce qui m'arrive est un évènement grave dans ma vie, je ne me sens pas malheureuse. Sans doute, un contrecoup de l'opération, une soupape de sécurité qui s'est soulevée. Re-pleurs à ma sortie de la clinique en attendant la voiture qui me reconduira chez moi. Cette fois-ci, je me sens épuisée et j'aimerais tellement regagner mon lit et ma chambre. Je me sens rejetée par tout le monde, je renifle lamentablement. Dix huit mois plus tard environ, lors de ma première entrevue avec mes futures consoeurs de "Vivre comme Avant", je m'entends encore dire en toute sincérité : "je n'ai jamais pleuré pendant ce cancer !".Je voudrais bien savoir comment j'ai pu totalement effacer ces pleurs.

D'accord, mon chirurgien m'avait prévenue : "tout plat et une cicatrice au milieu du chemin". Tiens, on voit mes côtelettes. Ce n'est pas trop jojo, tout de même. Et tout à coup, le déclic : "je ne peux pas rester comme cela". La reconstruction a donc été décidée en un quart de seconde. En attendant, porter une prothèse ne me tente pas. J'ai horreur du faux. En été, je me sens une passante comme une autre, pourquoi ferait on attention à moi ? Bien sûr, c'est un peu agaçant ces vêtements qui tiraillent du côté du sein restant ! et ce pauvre sein, même s'il est petit, il me fait penser à un vêtement oublié sur un porte manteau.

Un vrai bonheur de refaire maintenant mes "petits tours de parisienne". Mon préféré : métro Concorde, la librairie anglaise, la rue Cambon, la traversée de la rue St Honoré, une prochaine fois, ce sera une exposition au Grand Palais, au Musée d'Orsay, au Louvre, au... il y en a trop. Je suis tellement heureuse de me retrouver dans la foule. J'ai tellement envie de rire, la vie est si colorée, si précieuse et les parisiens que je croise sont bien affairés, gris, tristounets. Allez donc leur dire que la vie est belle. L'envie de bouger, de faire quelque chose de nouveau me prend. C'est trop bête de n'avoir qu'une vie, de la perdre un jour sans avoir réalisé jusqu'au bout ce que l'on a peut être souhaité inconsciemment. J'achète un piano. A moi les gammes, les arpèges, les octaves que je n'avais jamais travaillés de ma vie.

Le jour de la reconstruction est arrivé. Tout en passant le seuil de la clinique, je réfléchis : "je suis tombée sur la tête ! qu'est ce que j'ai besoin de retourner au bloc alors que tout va bien. Mon cher piano m'attend, ainsi que mes complices au bridge". Comme je ne peux pas faire demi-tour, j'y vais donc pour une reconstruction par grand dorsal. Cette fois-ci Schumann, Schubert et Mendelssohn m'accompagnent en C.D. et partitions. Arrivée au bloc vers 14 h 30, mon chirurgien prépare devant et dos façon "découper suivant le pointillé" puis s'exclame : "les filles, c'est le moment d'aller manger un morceau !". Le traître. A jeun depuis le petit matin, mon pauvre estomac se réveille d'un seul coup. "Et moi ?". "Vous, vous restez là, on s'occupe de vous tout de suite". Aussitôt dit, aussitôt fait. L'anesthésiste surgit, encore un coup de sa merveilleuse potion magique et... je me réveille pendant que l'on me glisse dans mon lit. Le temps d'apercevoir deux écrans qui clignotent à mon chevet et je m'endors jusqu'au lendemain matin. Avant de savourer le petit déjeuner, je m'assure, au travers les pansements qu'"il" est bien en place. Quand le chirurgien et l'infirmière me retirent le pansement, je surveille la manoeuvre par dessus. Disparues les côtelettes, disparue la morne plaine. Je retrouve un renflement qui rappelle bien l'original en dépit des inévitables bleus et oedème. Je suis heureuse. Ca fait tellement de bien. Deux jours plus tard, une très vive brûlure au niveau de la tête de l'omoplate me saisit. Les tissus se sont écartés. Un vrai bouquet d'orties que l'on passe et repasse sur les chairs à vif. Tout en retenant mon souffle, j'ai une pensée émue pour les malheureux blancs, captifs des Peaux Rouges, dont on soulevait la peau, lanière par lanière. Par la suite, j'appellerai ces délicieux moments mon quart d'heure américain.

De retour à la maison, à force de maltraiter ce pauvre redon, ce qui devait arriver, arrive. En me lavant, j'oublie ma tuyauterie, prend appui dessus, une très rapide brûlure et je me retrouve comme une bécasse... débranchée, la "durite" à la main. Panique, un 13 juillet. J'imagine le cabinet médical fermé trois jours, mon chirurgien inaccessible, tous les microbes du monde s'engouffrant dans la petite plaie, un séjour dans un hôpital inconnu, en plus mes jambes ne me supportent pas beaucoup, bref l'horreur. Puis, au téléphone, l'assistante de mon chirurgien, douce, posée, rassurante. "Reposez vous et venez tranquillement cet après midi, nous sommes là.

Réunir dans une même phrase les mots "cancer" et "chance" peut paraître paradoxal. Je ne suis pas inconsciente. Dès le départ, j'ai eu beaucoup de chance, j'estime ce cancer, pour moi, positif. Je ressens maintenant la nécessité de m'ouvrir aux autres, de réaliser quelque chose pour eux. J'ai donc frappé à la porte de l'association "Vivre comme Avant". C'est pour moi une façon de remercier ma famille, mes amis et mes amis-voisins de leur soutien et de leur discrétion affectueuse. Cet engagement c'est aussi dire merci du fond du coeur à mon généraliste, à toute l'équipe médicale dont la compétence, l'efficacité et l'inlassable gentillesse m'ont toujours entourée.

Maintenant, en quittant le cabinet médical, je quitte des amis.


* tumorectomie : chirurgie qui consiste à enlever la tumeur en conservant le reste du sein.

** ganglion sentinelle : premier ganglion atteint par les cellules tumorales. S'il ne contient pas de cellules tumorales, les autres ganglions de l'aisselle sont indemnes. On peut alors éviter de prélever les autres ganglions axillaires (curage axillaire).
Anne Isabelle B.